Pour ouvrir le débat, pour sortir de l’avis avisé de la critique professionnelle, nous avons demandé à quelques-uns de nos spectateurs de nous livrer, par l’écrit, leurs impressions nuancées sur nos différents spectacles.
C’est forcément subjectif et nous ne partageons pas nécessairement l’avis exprimé.
Une dizaine de spectateurs se relaiera au fur et à mesure des prochains spectacles.
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Deux yeux dans le bitume

C’est pas un cliché, c’est réel, on est davantage dans de la photographie. La frontière est mince, ouais, et pourtant elle est bien là. Pas de fantasme, rien de radical, on est dans l’abstraction, comme
toujours avec la danse sauf qu’ici, elle est ancrée dans la réalité, menottée aux pavés, comme ces acteurs qui tenteront tout le long d’y échapper, de s’envoler mais qui semblent condamnés à finir
face contre terre. À ronger des barreaux de fer, à bouffer les délices de la mort ou à étouffer dans leur propre carcasse de Noir en Amérique. Le visage enfoui, les mains ligotées, les rêves assommés. On sent l’urgence dans chaque mouvement, la violence dans chaque pas, la détresse dans chaque cri, le cœur dans chaque mot. Tout ça, ils l’évacuent en se raccrochant à des fulgurances de tendresse, de naturel, parfois de drôlerie. Et surtout par la danse qui leur sert de porte de secours semblant leur donner accès au paradis mais qui ne fait que les sortir d’une prison pour une autre. De la violence policière à la pauvreté, de la pauvreté au racisme. S’échapper sans fin pour replonger à l’éternel. Et si c’était ça, être libre ?
Le mélange sur scène est si beau qu’il apparaît comme un impossible. Et si quelques approximations dans la coordination entachent par moments la justesse de l’ensemble, l’équilibre dont Kyle
Abraham use avec maestria se reflète dans l’homogénéité de ses choix. Je ne parle pas de la cohabitation de l’eau et de l’huile dans une même bouteille, plutôt d’une goutte de sang dans un
flacon de parfum frais. Il mêle les sentiments, les thématiques et les physiques des acteurs de manière onctueuse et allie les genres musicaux avec une audace surprenante (on passe de Vivaldi à
Sam Cooke, sans oublier ce savoureux blues de début fredonné par Mississippi Fred McDowell). Ça se traduit par des types de danses complètement variés, entre le moderne et le classique. Les
dialogues de fond ainsi que les passages théâtraux relatent une banalité du quotidien qui inscrit définitivement cette pièce dans un réalisme acerbe. C’est peut-être de là que survient la magie de
l’émotion.

On peut regretter la courte durée de la représentation. Vingt minutes pertinentes de plus n’auraient pas fait de mal, bien que l’intensité s’essouffle un peu lors d’un passage où la présence de la musique est minimale. De même, on s’attriste de voir le petit jeune black cantonné à un rôle mineur alors qu’il dégage plus de grâce que le personnage central. Sa bouille fraîche fait toujours plaisir à voir sur scène.

Pour autant, l’alchimie n’en est pas bouleversée, on s’y abandonne volontiers même si la danse n’est pas nécessairement notre tasse de thé. C’est beau, fort et surtout, c’est vrai et actuel.
Olivier El Khoury

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