Pour ouvrir le débat, pour sortir de l’avis avisé de la critique professionnelle, nous avons demandé à quelques-uns de nos spectateurs de nous livrer, par l’écrit, leurs impressions nuancées sur nos différents spectacles.
C’est forcément subjectif et nous ne partageons pas nécessairement l’avis exprimé.
Une dizaine de spectateurs se relaiera au fur et à mesure des prochains spectacles.
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Un bras de fer sans vainqueur

« Ça parle de quoi ? » me demande ma mère. « Je veux pas savoir, m’man, je veux rien savoir comme ça je me fais pas influencer pour écrire mon article, tu comprends ? » Elle comprend, oui, mais ma vieille voisine un peu dure de la feuille fait la lecture du programme à son mari. Il est aussi vieux et aussi sourd mais un peu plus bigleux. Alors ça importe peu si ma mère comprend le message ou non. J’ai désormais le pitch au fond du tympan malgré moi. Et avec ça, dans un coup de coude complice et un clin d’œil espiègle, la voisine m’apprend que la pièce a chopé le prix de la critique. Je la remercie comme il se doit pour ce renseignement qu’elle imaginait indispensable. Mais c’est précisément pour ça que je veux rien savoir. Parce que quand je connais ce genre de détail, ça me met dans tous mes états. D’une part, je n’ai plus foi en la critique (quel que soit le genre) et je lui voue même une aversion particulière depuis qu’elle a refilé un Oscar à The Revenant et qu’elle a encensé le dernier film de Xavier Dolan à Cannes. D’autre part, parce que les juges qui ont salué Tristesses ont sans doute vingt piges de théâtre dans la vue là où je pourrais compter mon expérience en heures. Ça me fout dans mes petits souliers de passer après ces gars-là.

Rituel habituel, les lumières s’éteignent, les voix se muent en murmures puis en silences avec des temps de réactions différents. Un écran noir nous plante le décor et prétend que l’histoire qui va se passer sous nos yeux est vraie, comme au cinéma. Et c’est sur ce même écran que débute véritablement la représentation. Un Trivial Pursuit en famille qui tourne en colère paternelle nous plonge en plein dans le sujet. Pleurs, cris, mutismes angoissés. Le père finit par se lever de sa chaise, retourne la table et claque la porte. C’est son entrée sur scène. Ces va-et-vient incessants entre le plateau et l’écran, la mise en scène implacable, c’est précisément là que se situe tout le génie. Et dans le jeu des acteurs. Ils sont tous époustouflants et passent du jeu de scène à celui derrière la caméra avec une souplesse exceptionnelle.

Ce dispositif hors-norme est parfaitement réussi et il fait sens dans son art de nous plonger au milieu de ce village miniature et à la fois, de nous offrir un point de vue privilégié sur les magouilles qui vont y avoir lieu et le cœur des habitants. Le décor est sublime et les dédales cachés que la caméra nous offre à découvrir renvoient aux difficultés des acteurs à trouver la paix en eux. Là où ça punche sévère, c’est dans la manière avec laquelle chacun se débat avec ses propres démons, ses propres névroses, ses propres complexes. Le combo jeu impeccable + caméra en immersion permet de refléter parfaitement l’intériorité et le mal-être de chacun. Tout le monde est mal dans sa peau, sauf les morts qui errent sur scène. Mais même eux, ils ont des choses à dire. Et à chanter. Le pépé qui accompagne à la gratte est succulent et sa mélodie donne du relief et du rythme à l’ensemble.

Je disais donc. Le père est furax, à cause d’une question sur Bob l’éponge à laquelle sa femme n’a pas su répondre. Il va trouver refuge chez ses voisins. Le premier couple l’envoie bouler, reste le second, les doyens. Le compte est bon, ils sont huit à vivre sur cette île au Nord du Danemark, désertée depuis la fermeture de l’abattoir quelques années plus tôt. Il frappe à la porte mais personne ne répond. Il insiste et tombe sur le cadavre de la dame, pendu au drapeau national. S’ensuit la venue de la fille de la défunte qui est dirigeante d’un parti d’extrême droite du pays. Son retour sur l’île va semer la discorde entre les habitants ou tout du moins, réveiller des tensions enfouies dans les zones sombres du cœur de chacun.

Tous sont empreints de noirceur. Et si notre monde semble baigner dans la haine et le désespoir, ne serait-ce pas là des simples conséquences d’une tristesse indéniable ? Je capte le délire de l’auteure et je ne suis pas complètement en désaccord. Donc je devrais pouvoir m’identifier à ces personnages qui sont parfois attachants dans leurs faiblesses, parfois dans leur humour, parfois simplement détestables. Mais c’est sans compter sur la variable isolement. L’isolement les fait passer pour un groupe des Amishs timbrés et affectés par la monotonie et l’ennui. Ils sont humains, plus que jamais, mais dans leurs conditions, même le plus grand des optimistes finirait zinzin et des larmes plein les yeux.

La vieille dame assise à ma gauche aurait sans doute mieux resitué le contexte parce qu’elle avait le texte officiel sous les yeux. Quand je l’ai entendue, je me suis dit que l’intrigue était captivante, et elle l’est, certes, mais elle ne parvient pas à prendre le dessus sur le message que l’auteure souhaite nous faire passer un peu maladroitement. Et dans l’autre sens, le message peine lui aussi à surpasser l’intrigue, ce qui laisse un peu pantois. Ni l’histoire, ni le propos ne valent le bras de fer auquel ils s’adonnent tout au long de la pièce. On regarde les muscles du bras se tracer et les poings essayer de gagner du terrain mais au final, aucun vainqueur. Et le combat tire un peu en longueur et manque parfois de souffle. Je veux dire, donnez moi des ciseaux et je vous taille une paire de rideaux avec ce qui dépasse. Parce qu’à mon avis, soit le discours est naïf et pas très innovant (genre « les politiques sont pas très cool avec nous et ils tendent à instaurer des tensions au sein du peuple »), soit je suis passé complètement à côté de l’objectif, ce qui est envisageable parce que, qu’on se le dise, je suis pas le plus malin de la bande.

Sur le papier, c’est gagnant. Mise en scène, acteurs, décors, dispositif au poil. Dommage que le bras de fer ne se mue pas en poignée de mains. Prix de la critique, pas de la mienne.

Olivier El Khoury

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