Notre spectatrice est venue voir « Pourquoi Jessica a quitté Brandon? » hier soir et voici ce qu’elle en a pensé :

Derrière un titre évoquant a priori plutôt le sitcom qu’autre chose, c’est en fait à une réflexion mouvante et riche que nous convient Pierre Solot et Emmanuel De Candido.

Ils procèdent à la manière de films tels que Citizen Kane ou Le Dossier 51, approchant par paliers, par fragments, par cercles concentriques du cœur le plus intime d’un individu. Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon ? expose la trajectoire véridique d’un jeune soldat américain, Brandon Bryant, devenu lanceur d’alerte ; habilement, par petites touches, sans qu’on sache trop où l’on nous emmène, la pièce recompose l’enchaînement de circonstances qui mènent du quidam au tueur, de la banalité des jeux vidéos à la tragique oxymore de « guerre propre », du geek inoffensif au pilote de drone meurtrier.

Alors bien sûr, au début, on rit : il y a beaucoup d’humour dans la première moitié. Beaucoup de dérision, de distanciation, de complicité avec le public, de variété aussi, dans une œuvre mêlant exposé informatif, vidéo, musique, danse, comédie. Le changement de ton et de registre, dans la seconde moitié, nettement plus sombre, pourra en décontenancer certains (comme ma voisine de ce soir).

Toutefois, à travers le cas particulier du soldat Bryant, c’est toute la vaste problématique de la guerre à l’ère numérique qui est légitimement posée, ainsi que, plus largement, celles de l’engagement, de la résistance, de la parole qu’on donne ou qu’on prend. On touche alors des questionnements philosophiques : qui est-on vraiment ? que devient la moralité dans l’endoctrinement patriotique ? Übermensch, super-héros, même combat ? Soit un retournement cruel de la culture contemporaine qui, sournoisement prise au piège militaire et politique, dévoile un envers inhumain de souffrance sans nom.

Un spectacle intelligent et accessible aux adolescents (à qui on serait bien inspiré de le montrer !), dont le dispositif simple et efficace, et le propos pertinent et dérangeant feront mouche.

Marie De Ridder

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