Notre spectatrice critique a découvert la représentation de « Après la répétition » d’Ingmar Bergman ce mercredi 13 novembre.

Voici ses impressions… et celles de « la dame au manteau de laine vert et aux lunettes d’écaille » :

Mercredi 13 novembre, 16h. La dame au manteau de laine vert et aux lunettes d’écaille téléphone à la billetterie du Théâtre de Namur. – Est-il encore possible d’assister à la représentation d’Après la répétition programmée en soirée ? Elle s’entend dire qu’elle a de la veine, que seule la séance du jour n’affiche pas complet. Il n’y a pas de hasard. Elle confirme donc sa réservation et se met en route, seule, depuis le Nord de la France. Pour elle, c’est un élan vital. Depuis 2013, elle sait, elle sent qu’elle doit voir cette pièce. Parce qu’elle a toujours adoré le travail du tg STAN au sein duquel évolue l’acteur Frank Vercruyssen. Parce qu’elle a déjà pu admirer par ailleurs le talent de Georgia Scalliet, sociétaire de la Comédie-Française. Notamment.

Elle a hâte de découvrir l’adaptation du drame éponyme d’Ingmar Bergman sorti en 1984, et son empressement épouse d’entrée de jeu la mise en scène du collectif. Dans la petite salle du Studio – une expérience étant toujours conditionnée par l’espace dans lequel elle se vit, le choix du Studio est ici déterminant –, la représentation a débuté avec l’installation des premiers spectateurs. Les deux comédiens sont sur le plateau, les lumières sont déjà configurées pour que, jusqu’à la fin de la pièce, public et comédiens évoluent ensemble, visibles aux yeux des autres. Cet effacement du quatrième mur donne le ton d’une proposition où l’on est perpétuellement sur le fil : on oscille entre tendresse et érotisme, entre considérations autour du théâtre et réflexions sur la vie ; on bascule d’une temporalité dans une autre, selon que Frank Vercruyssen et Georgia Scalliet jouent l’intrigue qui lie le metteur en scène Henrik Vogler à la fille Anna Egerman, ou celle qui se noue entre l’homme de théâtre et la mère défunte, Raquel.

Dans leur progression de funambules, les spectateurs se saisissent de tous les balanciers à disposition, et ils sont nombreux : précision du texte, vivacité des dialogues, justesse du jeu et des émotions, exactitude de la scénographie. Jamais l’on ne tombe. Nul besoin d’artifices, de micros, d’écrans ; les comédiens se suffisent à eux-mêmes, s’emparent du texte, en font cadeau au public. Henrik Vogler le dit d’ailleurs lui-même : la magie du théâtre repose sur la parole, les acteurs et les spectateurs. Le personnage ignore que le comédien qui l’incarne est en pleine démonstration de cet axiome.

La représentation laisse la dame au manteau vert et aux lunettes d’écaille le cœur battant. S’ouvrir du chemin qui l’a menée jusque là ce soir, parler du pizzaïolo qui l’a guidée depuis la périphérie de Namur jusqu’au théâtre, c’est facile. Cela la dispense de se pencher sur ce qu’elle ressent. Puis elle le dit, enfin, car il est vain d’éluder la question : ce qu’elle vient de vivre, il lui est difficile d’en parler, c’est de l’ordre de l’indicible. Et moi qui suis assise à côté d’elle, seule aussi, je reçois cela, et cela fait écho. Je prends la mesure du moment de grâce que je viens de vivre. J’ai le cœur dans la gorge, les larmes au bord des cils, les émotions qui m’habitent sont intenses. Sans nul doute, la magie a opéré.

Vinciane Ruelle

Photo : Dylan Piaser

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