Pour ouvrir le débat, pour sortir de l’avis avisé de la critique professionnelle, nous avons demandé à quelques-uns de nos spectateurs de nous livrer, par l’écrit, leurs impressions nuancées sur nos différents spectacles.
C’est forcément subjectif et nous ne partageons pas nécessairement l’avis exprimé.
D’autres plumes, d’autres regards se relaieront sur nos prochains spectacles.
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La noblesse de l’échec

Deux heures plus tôt, je passais un entretien d’embauche dans une compagnie aérienne. La dame en face de moi me propose de me mettre en situation. « Imaginons, une personne qui se sent mal est sur le point de faire un malaise à bord et sa conjointe vient vous demander un verre d’eau », quelle est ma réaction ? « À noter : l’eau est payante pour les passagers de seconde classe ». Madame souhaite ainsi me signifier que dans l’exercice, le pépé qui a des vertiges est un sans-dent ainsi que l’est sa bonne femme et par conséquent, ils sont installés dans le compartiment des pauvres. Comment réagirais-je ?, reformule-t-elle.

La chemise trempée sous l’aisselle, la jambe tremblante, la voix qui sonne un ton trop haut, les yeux qui fustigent mes propres mains de sembler si peu dociles, mes nerfs en vrille, l’estomac qui grouille, bref, tout le tintouin.

La question me semble gentille, voire innocente mais moi, tout ça me rend parano. J’ai envie de lui filer un coup de flotte le bougre, il la mérite, non ? Il a peut-être trimé toute sa vie pour offrir à sa dame un petit voyage en amoureux, ce serait con qu’il n’en voit que l’avion. Mais je flaire le piège, je suis pas complètement con. Bon, faut que je fasse fonctionner mes méninges. Alors c’est le dos qui commence à suinter, les yeux à piquer, j’en ai besoin de ce job, faut pas que j’me vautre sur la question du pépé, merde. Reste sur tes gardes, j’me dis, reste sur tes gardes, ça peut pas être aussi simple. Combien qu’ça coûte déjà un verre d’eau ? Puis si je lui file, est-ce qu’il va s’en sortir au moins ? Je suis pas une bonne poire, moi, en tout cas pas pour rien. Ou bien je lui refile en douce, ni vu ni connu, un petit clin d’œil complice à la vieille, son jules se refait une santé et on est cool, ouais. Mais y a ce loustic qui complète la rangée qu’aime pas qu’on le prenne pour un guignol. « Si l’eau c’est gratuit pour monsieur, pourquoi que ça le serait pas pour moi aussi ? ». « Ha bah ouais, ça c’est vrai, vous avez bien raison, monsieur, Liberté, Egalité, Fraternité, c’est de la bectance pour les poules, ça peut-être ? ». « Par ici, une petite goutte pour moi aussi, hop ! ». La révolte gronde, se répand, se déclenche. Les passagers qui m’agrippent par le col, le pilote qui me demande si c’est moi qui ai crée tout ce brin, mon collègue qui me crie dessus, tout ça me fait me sentir mal alors je finis pas gueuler : « QU’ELLE AILLE SE FAIRE METTRE ! ». Comme ça, en larmes, à la femme de l’entretien. « QU’ELLE PAYE COMME TOUT LE MONDE SON FICHU VERRE D’EAU, VOTRE MÉMÉ, PUIS QU’IL CRÈVE LE VIEUX ! ». J’aurai les résultats de l’entretien en fin de semaine.

Voilà que le soir-même, on me refait le coup.

J’arrive, je me mets à chialer direct tellement c’est beau et ça me fait du bien, ça semble couler de source, de nouveau. Un quinquagénaire qui se retrouve sur la touche professionnelle et qui fonce tout droit vers les enfers les plus laids. La solitude, les vitrines de vies planquées, graissées à l’huile de conformisme, les femmes, plus de femmes, les potes, plus de potes, Paris la belle, Paris la dégueulasse, les boulots de merde, plus de boulots de merde, plus de boulot tout court, la rue, la détresse, l’aigreur. Universel. Ça me parle bien que j’ai pas la trentaine, à Namur, que je touche du pognon pour aller au théâtre et que c’est ma meuf qui m’accompagne. C’est le futur, NO FUTURE, là sur scène, lu, chanté, filmé, plein d’émotions. Ça rentre par tous les sens et pour autant on pige pas qu’on fonce droit vers les flammes. La musique comme des pleurs sur une génération, l’image comme bouclier contre l’humanité, le texte comme une mitraillette sur l’avenir.

« Nous ne serons pas solides. Nous nous défilerons. Nous ne serons pas purs. Nous nous faufilerons. Nous ne serons ni braves, ni droits. Nous ne serons pas des héros. Nous ne serons pas conquérants. Du bois tordu qui fait l’humanité nous ne chercherons pas à faire de l’acier. Nous n’aurons ni drapeau, ni territoire »

Mais je me dis qu’il y a un piège. C’est quoi l’arnaque ? Ok, le bouquin nous prend parfois trop par la main et fait parler un gars de 50 berges comme un mec né dans les nineties. (Sérieux, le jour où j’entends mon père dire « skeud » et « meuf », je me dis que je déraille). Mais ça suffit pas, c’est quoi l’entourloupe, sérieux ? Y a des trucs à redire sur ce texte mais il vient des tripes et frappe au même endroit, très fort, sans regarder. Et l’ensemble est touchant, et la musique est sensationnelle et et et…

Alors je me laisse bercer et là, je comprends qu’il y a pas de piège, que le tout est fantastique et qu’on peut tolérer quelques écarts à la règle. Puis que j’aurais dû lui donner son verre d’eau au petit vieux.
Olivier El Khoury

 

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