Critique de spectateur: Laïka

Voici l’avis d’Olivier El Khoury; notre spectateur critique a vu Laïka ce mardi 9 janvier 2018.

Vous aussi, dites-nous ce que vous en avez pensé dans l’espace commentaire présent en bas de page.

Avec les damnés

J’arrive un peu à l’avance, je m’installe et j’dis à ma mère « mam, tu me réveilles quand ça commence, j’vais pas tenir ». Elle me dit « t’aurais pu mettre un autre pull ». Je coince mon coude dans le creux de ma hanche, près de l’abdomen, je tends ma main comme un plateau et j’y laisse tomber mon menton. Le sommeil me gifle en moins de deux et aussi vite, le coude de ma mère dans mon épaule. « Ça commence ? », j’dis. «Bientôt. Mets ta veste au dessus de ton pull, pour cacher ». Je soupire et ferme les yeux. Pas que l’envie manque mais mon boss me fait trimer, petit coup de pompe. J’ai signé pour empiler des cartons sur un trans-palette, v’là qu’il me fait vider sa cave, je me sens grugé. Comme je m’accroche à mes douze balles bruts par heure et qu’il a sous la main un bougre maladroit mais docile, ça reste un deal pas malhonnête. Pas trop lose-pas trop lose. Quasi win-win.

Le petit Murgia se pointe sur scène, il a sa terrible bouille comme d’habitude. Cette trogne mignonne pour qui on a d’office de l’affection mais qui crève pas toujours l’écran… à l’écran. Sur scène, il est toujours plus convaincant. Là il déboule avec son gros pote à l’accordéon et on sait que ça va être de la toute bonne came. Le mec démarre et puis s’arrête plus. Sensationnel. Un moulin à paroles, internet à très très haut débit, des mots comme des images qui défilent et qui tressent une histoire touchante, une fable, une satyre. La puissance de la subtilité du verbe d’Ascanio Celestini, de son angle d’attaque, incarnée par ce petit gars qui devient de plus en plus immense au milieu de la scène, qui se crée sa quatrième dimension et qui nous y emmène, pendus à ses lèvres, à la justesse de son jeu, son pote qui assure derrière à l’accordéon, OKLM, dans un décor tout simple. Littéralement scotché par une interprétation parfaite, surhumaine.

Le duo Murgia-Celestini fait mouche parce qu’à eux deux, ils sont en plein dans leur époque, dans leur langue, sur leur terrain. Celui des damnés. Les aboyeurs, les petites gens, les sans dents, la rue qu’on sacrifie. Au nom de quoi ? Au nom de Dieu, du travail, de l’argent, de la conquête spatiale, du péket, de la politique. Ils sont les yeux, le corps et la bouche de la salope du coin, de la zinzin du coin, du clodo qui pisse derrières les poubelles du coin, de la vieille du coin qui vit au troisième.

Leur flingue a une mire terrifiante et engagée, mais sous la pression de ses mots ne sortent que des balles de caresses. Un miracle. Comme un massage qui touche les nerfs endoloris pour les en soigner. Ce nerf au niveau de l’échine sur lequel mon boss frappe avec fureur et que mes propres doigts ne peuvent pas atteindre.

Je chiale, pourtant les gens se marrent, moi je chiale d’avoir la chance de voir un tel putain de bazar devant mes yeux. Puis parce que le texte est teinté d’une humanité attendrissante, qu’elle vous touche PAN en plein dans la conscience et dans le cœur, PAN PAN PAN une rafale de justesse dans le buffet. Et on n’a plus envie de se relever.

Et que, comme par miracle, ma mère en oublie que je porte un pull affreux. Pas rien.

Photo: Dominique Houcmant – Goldo

Date: 10 janvier 2018

Auteur: Olivier El Khoury

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