Pour ouvrir le débat, pour sortir de l’avis avisé de la critique professionnelle, nous avons demandé à quelques-uns de nos spectateurs de nous livrer, par l’écrit, leurs impressions nuancées sur nos différents spectacles.
C’est forcément subjectif et nous ne partageons pas nécessairement l’avis exprimé.
Une dizaine de spectateurs se relaiera au fur et à mesure des prochains spectacles.
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La femme rompue : L’enfer c’est les autres
En v’là un qui avait confondu ses pilules contre l’ostéoporose avec ses somnifères. Namur, grande salle, parterre, rang K, siège 9. Alors que, seule sur scène, Josiane Balasko a toute les peines à s’endormir et ressasse un passé douloureux, monsieur assis à deux fauteuils de moi en a moins gros sur la patate. Zappés la sieste et le rot d’après dîner, notre apôtre choisit la sortie du mercredi soir pour se piquer un roupillon sans aucune vergogne. On devine à la raucité du ronflement la position de nuque brisée et on espère que son réveil, à défaut de se produire au moment des éclats de rire de la foule, lui occasionnera un torticolis suffisamment douloureux que pour susciter en lui la gêne de son indélicatesse.

OK, c’est un monologue et l’épuration extrême du décor rend toujours la transmission périlleuse.
OK, passé vingt heures et la soixantaine, le déclin des capacités cérébrales fait de l’ombre à tes facultés de concentration de base. Mais avec un tel texte, pas question de faire la moue. Tu agis comme le jour du loto à la maison de retraite : tu ouvres grand les yeux et les oreilles puis tu attends les décharges d’adrénaline.

Ces mots, ce sont des bijoux. On se dit qu’ils pourraient vivre à eux seuls, tranquilles. Qu’on les laisse seulement dans la paix et les caresses de leur pages ! Mais dès qu’on les sort et qu’on les fourre dans la bouche – ou plutôt dans le coeur et dans la chair- de Balasko, ils résonnent. Ils font trembler les murs et les âmes. Parce qu’elle ne récite pas le texte, elle ne joue pas un personnage.

Elle ne donne pas l’impression d’être devenue cette femme à force de s’y être entraînée, non, elle semble l’avoir toujours été. C’est elle, allongée là, qui s’offre à nous sur l’autel de la rage, avec un naturel époustouflant, toutes cicatrices ouvertes. Jugée coupable, qu’elle le veuille ou non. Impuissante car la culpabilité n’est pas matière intime mais décidée par autrui. Et peu importe que cette sentence soit formulée sous le prisme de l’injustice, de l’ignorance ou de l’amour, elle colle à la rétine de celui qui vous diagnostique.

La plume de Simone De Beauvoir oscille entre les langues avec un dosage d’orfèvre et la mise en scène s’y accorde avec la précision d’un horloger helvétique. Au moment précis où l’on croit étouffer sous la confession des blessures de l’héroïne, on nous sort la tête de l’eau par un humour cru, dénonciateur. Et si l’écriture touche à l’introspection, c’est pour mieux atteindre l’universalité de son
propos.

Avec l’adaptation d’un tel chef d’oeuvre littéraire interprété avec autant de force, des airs d’Intime Festival flottent encore au Théâtre de Namur. Il en faut parfois peu. Quelques lumières, un divan.

Un texte coup de poing, une actrice rugueuse. « La femme rompue » va droit au but, ne s’encombre de rien si ce n’est de blessures profondes, de rage et d’engagement. Bien pire qu’un torticolis, passer si près d’un tel moment sans y toucher, ça me semble très honnête comme châtiment pour mon voisin ronfleur.

Olivier El Khoury

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