LA SAISON /
“Pour moi, une histoire, ce n’est pas quelque chose que j’invente. Je la rencontre dans la rue. Et c’est en général une beauté à couper le souffle et je me demande comment ça se fait que les autres ne la regardent pas. Elle s’approche de moi et elle me dit : Salut, tu t’appelles Wajdi, je réponds “oui” - elle me dit : “j’ai une copine, elle m’a parlé de toi, elle s’appelle Littoral, elle m’a dit que je pouvais venir te voir, j’ai vraiment besoin de quelqu’un car je suis une histoire et j’ai vraiment besoin d’aide et puis, d’après Littoral, qui est une très très bonne amie, il paraît que, me
connaissant et te connaissant, on devrait bien s’entendre”. Alors on va prendre un café, on s’assoit l’un en face de l’autre et je lui demande comment elle s’appelle. Je m’appelle Incendies. Et qui es-tu ? Je suis une femme qui s’est tue. Là, je tombe amoureux follement. Je lui dis
attention, je suis en train de tomber vraiment amoureux.

Ou on arrête tout de suite car je n’ai pas envie qu’une histoire comme vous me laisse tomber, ou vous restez et moi comme auteur voilà comment je travaille. Elle me dit on va se revoir dans une semaine, prenons le temps. On se revoit dans une semaine, je lui dis vous m’avez manqué, elle
me dit vous aussi. Je lui demande ce qu’elle peut me dire de plus. Je suis une femme qui s’est tue et j’ai des jumeaux. Je
vois des paysages quand elle me dit ça, je vois des choses et c’est ça l’histoire.
Je ne peux rien faire si je n’ai pas cette rencontre-là.”


- Wajdi Mouawad -

INCENDIES

Lorsque le notaire Lebel lit aux jumeaux Jeanne et Simon le testament de leur mère Nawal, il réveille en eux l’incertaine histoire de leur naissance : qui fut leur père, et par quelle odyssée ont-ils vu le jour loin du pays d’origine de leur mère? En remettant à chacun une enveloppe, destinée l’une
à ce père qu’ils croyaient mort et l’autre à leur frère dont ils ignoraient l’existence, il fait bouger les continents de leur douleur : dans le livre des heures de cette famille, des drames insoupçonnés les attendent, qui portent les couleurs de l’irréparable. mais le prix à payer pour que s’apaise l’âme tourmentée de nawal risque de dévorer les destins de Jeanne et Simon.
Celui qui tente de trouver son origine est comme ce marcheur au milieu du désert qui espère trouver, derrière chaque dune, une ville. Mais chaque dune en cache une autre et la fuite est sans issue. Raconter une histoire, nous impose de choisir un début qui devra se situer comme le début de
toute chose en regard d’un individu.
Et nous, notre début, est la mort de cette femme qui, il y a longtemps déjà, a décidé de se taire et n’a depuis plus jamais
rien dit. Plus rien dit du tout jusqu’à cette toute dernière phrase, peu avant de mourir : « Maintenant que nous sommes ensemble, ça va mieux ». Cette femme s’appelle Nawal et elle sera enterrée bientôt.
Notre histoire commence peut-être par ses dernières volontés, adressées à Jeanne et Simon enfants jumeaux nés
de son ventre :

Aucune pierre ne sera posée sur ma tombe;
Et mon nom gravé nulle part,
Pas d’épitaphe pour ceux qui ne tiennent pas leur promesse
Et une promesse ne fut pas tenue
Pas d’épitaphe pour ceux qui gardent le silence
Et le silence fut gardé.
L’enfance est un couteau planté dans la gorge
On ne le retire pas facilement.

Mais peut-être notre début est cette jeune fille qui, à peine sortie de l’enfance, tombe la tête la première dans sa
vraie vie et porte en elle un amour adolescent et un enfant. Cette très jeune fille s’appelle Nawal. Peut-être est-ce là
que notre histoire commence, juste avant que sa vie ne se brise. Et Incendies serait alors l’histoire de Nawal et d’un
acharnement à lire, écrire et penser pour donner un sens à ce qui la dépasse. Peut-être notre histoire commence-t-elle
par un territoire déchiré par une guerre civile et occupé par une armée ennemie. Incendies serait alors l’histoire d’une
résistance.
Incendies suit en parallèle chacune de ces trois histoires qui sont intimement liées car chacune trouve sa source dans
l’autre. Incendies est alors l’histoire de trois histoires qui cherchent leur début, de trois destins qui cherchent leur
origine pour tenter de résoudre l’équation de leur existence et tenter de trouver, derrière la dune la plus sombre, la
source de beauté.
 
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