Philippe Blasband imagine des tramways invisibles qui sillonnent nos villes, conduits par les fantômes d’enfants disparus.

Les plus grands auteurs creusent inlassablement les mêmes sillons. Chez Philippe Blasband, c’est la perte du langage qui semble dérouler toute son œuvre. Que ce soit dans l’inoubliable Invisible au théâtre ou La couleur des mots au cinéma, le langage est question d’absence, de déracinement, de dérèglement. Logique dès lors que sa nouvelle pièce, Le tramway des enfants , porte une fois encore ce phénomène comme moelle épinière.

Philippe Blasband imagine des tramways invisibles qui, toute la nuit, sillonnent nos villes, conduits par des anges. Les passagers sont des fantômes, les fantômes d’enfants disparus trop tôt, qu’on oublie peu à peu. Plus le souvenir d’eux s’étiole, plus eux-mêmes s’oblitèrent et plus leur langage se simplifie. Jusqu’à ce qu’ils ne prononcent plus que des mots. Jusqu’à ce que, une nuit, plus aucun vivant ne se les rappelle, ni leur nom, ni leur vie, ni leur visage, ni leurs voix. C’est alors qu’ils descendent du tramway.

« La pièce se passe dans ce tramway, parmi quatre enfants. L’un d’entre eux est sur le point de partir et un autre sur le point d’arriver, précise Pierre Sartenaer qui joue et cosigne la mise en scène, avec Philippe Blasband, de cette pièce d’un genre forcément fantastique. Ce tramway, c’est un sas. Les enfants sont là tant que les gens pensent encore à eux, avant de connaître une deuxième mort, en quelque sorte, quand les gens les oublient. Définitivement. A mesure qu’ils s’effacent dans la mémoire des gens, leur langage se désagrège. L’enfant qui va partir ne parle plus que par bouts de mots alors que le nouvel arrivant a encore un langage précis. »

Des enfants de plus de 60 ans

Et pour densifier encore un peu le mystère de ce voyage onirique, ce sont des grands enfants, de plus de 60 ans, qui incarnent les personnages : Jean-Pierre Baudson, Jean-Claude Derudder, Janine Godinas, Nicole Valberg, Pierre Sartenaer. « C’est une manière d’amener de la distance. Il y a une certaine beauté à ce que ces acteurs reprennent en charge des émotions d’enfants, des émotions qui sont plus entières, plus brutes, que les émotions d’adultes, forcément plus policées, plus prudentes. Il s’agit de jouer de manière pleine des sentiments pleins : la peur de la mort, la peur de voir disparaître l’autre. Ce ne sont que des enfants, avec des attitudes d’enfants, ce qui exacerbe le sentiment amoureux, la colère, etc. Attention : ce n’est pas une cour de récré ! L’idée n’est pas que des adultes jouent des enfants mais qu’ils jouent des sentiments d’enfants. »

On pourrait craindre une pièce sombre avec un tel point de départ mais Pierre Sartenaer nous rassure : « Le thème est grave mais Philippe ne fait jamais dans le noir absolu, jamais dans le plombant. Il y a par exemple un côté amusant dans les quiproquos générés par cet endroit où le temps n’existe plus. »

 

Article paru dans LE SOIR, ce lundi 5 février 2015

Photo: Alessia Contu

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