Notre spectatrice critique a découvert la représentation de « Mémoire de fille » d’Annie Ernaux par Cécile Backès ce jeudi 9 janvier. Voici ses impressions…

Il est deux catégories de spectateurs pour Mémoire de fille : ceux qui ignorent qu’il s’agit de l’adaptation de l’œuvre autobiographique éponyme d’Annie Ernaux ou qui ne l’ont pas lue, et ceux qui, récemment ou non, en totalité ou en partie, se sont plongés dans le roman de cette auteure française. Si tous entrent dans la salle du Théâtre de Namur la même brochure en main, les mots du  chapeau rendent perplexes les seconds: quand le théâtre réenchante avec une infinie douceur l’âpreté de la littérature… Comment donc serait-il possible de réenchanter, d’adoucir le récit qu’Annie Ernaux fait de son année 58 et des deux qui ont suivi?

1958 fut une année charnière dans sa vie, année charnelle, sexuelle, mais où les plaisirs de la chair, vécus comme un impératif par la jeune femme de l’époque, ne concernent que l’autre, l’homme auquel elle se donne, avec une soumission qu’elle ne subit pas puisqu’elle l’a parfaitement intégrée depuis toujours, qu’elle la précède, la génère. Sans honte pour elle sur le moment, sans reproche envers lui, jamais, mais avec pour toujours, marquée au fer rouge dans sa mémoire à défaut de sang dans sa culotte pendant près de deux ans, la trace de ce qu’elle a été, a fait, n’a pas empêché d’advenir, a même suscité.

Âpre, le roman d’Annie Ernaux l’est donc, car les événements narrés témoignent de la violence ancestrale des rapports entre l’homme et la femme, rapports de domination dans lesquels, le plus souvent, c’est à elle qu’il jette la pierre, quoi qu’il arrive. Alors que l’adaptation théâtrale conserve le même propos, respecte scrupuleusement, sauf quelques coupures, le texte d’Annie Ernaux et maintient la distinction entre la femme de 1958 – remarquablement interprétée par Pauline Belle – et celle de 2016 – avec Judith Henry dans le rôle, magistrale –, il est toutefois bel et bien question de douceur et d’enchantement.

Douceur de la voix d’Annie E. quand elle raconte au spectateur l’histoire de ces années, luminosité de son visage et de son regard, qui l’enveloppe et lui fait prendre conscience, probablement davantage à l’oral que lorsqu’il est confronté aux mots du texte, que la honte et la violence des situations ne se sont révélées qu’après coup. Apaisement aussi, lié peut-être aux jeux de lumière qui ramènent régulièrement le public dans le confort de l’éclairage de la salle et lui permettent de prendre de la distance avec ce qui est dit. Enchantement enfin, car les scènes s’alignent les unes après les autres, dans une économie de moyens et de gestes qui pourtant suggèrent avec une efficacité inattendue ce qui ne pourrait être montré.

Avec l’histoire d’Annie D., on entre de plain-pied dans la grande Histoire, et l’adaptation théâtrale le permet tout autant que le roman sur lequel elle s’appuie. Le spectateur, quelle que soit sa connaissance de la genèse du spectacle, n’en ressort pas indemne. La spectatrice sans doute encore moins: elle aussi a une mémoire de fille, qui stocke expériences personnelles, témoignages recueillis de sa mère, récits entendus de ses amies, de ses élèves, questions de ses filles, lectures. Force est de constater que, dans l’histoire de l’humanité, la liste des quoi à balancer est très longue et gagnerait à atteindre son terme, enfin. Le théâtre, la littérature et l’art en général sont sans nul doute d’excellents médias pour s’emparer du sujet, et y faire réfléchir. Un jour peut-être ça changera…

Vinciane Ruelle

 

Découvrez également, sur la plateforme numérique Hippolyte, un projet créé autour du spectacle « Mémoire de fille » en collaboration avec neuf Namurois.

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