Voici la critique de Christine. Notre spectatrice a vu La Reine Lear de Tom Lanoye ce mercredi 23 janvier!

Bonne lecture.

Un grand rideau satiné, léger comme une plume, rythmant les différentes scènes de ma dernière crique de la saison, la Reine mère.
L’amour à mort.
L’amour est-il mort?

Tom Lanoye revient cette année avec la Reine Lear, une version féminine du personnage du « king Lear ». La Reine Lear s’inscrit dans un contexte actuel, avec une place pour l’emprise du capitalisme, la pièce soulève de nombreuses questions, autour de l’amour, la famille, l’orgueil, la mort.

Rapidement, le monologue de la Reine laisse place aux hostilités, elle ne tarde pas à divulguer l’annonce qui rassemble la famille. La scénographie place la mère dans une position supérieure face à ses enfants. Anne Benoît qui incarne Élisabeth Lear se trouve sur scène, ses trois fils et ses deux belles-filles se trouvent au premier rang de l’orchestre, ils sont parmi nous, dans le public. La mère est omniprésente à plusieurs niveaux, que ce soit par la parole ou encore par la présence, son visage en contre-plongée est projeté surle grand rideau satiné se trouvant dans son dos. Anne Benoît endosse avec brio le rôle de mère possessive, abusive.

Elle questionne ses enfants pour régler la question de la division de son héritage. Ce partage ne se fait pas sans mal, l’enfant qui déclamera le plus d’amour pour elle aura la plus grande part du gâteau! Les deux frères plus âgés n’éprouvent pas tant de difficulté à la chérir d’éloges.

Le cadet, reste silencieux à ce sujet, ce qui la renvoie dans une colère qui la pousse à le renier illico! A-t-il dit quelque chose de mal? Cette attitude montre-t-elle qu’il est désintéressé (d’elle? de l’héritage?)? Une chose est sûre, la Reine mère réagit à chaud, elle
vit cette réponse comme une profonde humiliation, elle devient sarcastique. Le dernier de la fratrie peut paraitre nonchalant ou simplement désintéressé de l’héritage, il ne souhaite pas se prêter à l’exercice de lancer des paroles pour traduire ce qu’il ressent au plus profond de son cœur. Le cadet campe sur sa position, il préfère expliquer ses projets professionnels. Il semble bien différent des deux autres, le petit dernier tant aimé par la reine mère est singulier ce qui lui vaut d’être charrié dans la foulée par ses aînés, la mère devient de plus en plus méchante. La différence et le fait que cet enfant choisit de ne pas suivre un canevas préétabli dérangent, elle remet absolument toute la vie du jeune homme en question, son passé, son présent et cherche des signes avant-coureurs, le gamin n’est pas digne d’avoir fait le parcours scolaire qu’elle lui a offert. Elle ne présage pas un avenir correct à son enfant qui n’a plus aucune place dans son cœur.

Les deux autres frères tentent tant bien que mal de mettre leur mère en valeur, de défendre leurs arguments, face à leurs épouses. La pièce nous fait entrer dans un nœud d’amour, d’hystérie, ponctué par les foudres de la Reine Lear qui s’abattent avec un dérèglement climatique s’inscrivant parfaitement dans notre époque. Tout au long de la pièce, je ne cesse de me dire qu’il est compliqué d’avoir la position de mère, que cela soit dans cette fratrie, au sein des familles qui m’entourent, ou encore de l’être pour l’une des deux belles-filles! Petit à petit, on se questionne sur la place de chacun, la question d’héritage dépeint la relation de belle-mère & belle-fille, la jalousie est dévoilée au grand jour, d’un côté comme de l’autre. Toute la famille est remise en question par une des belles-filles…

Doucement, la vie fastueuse de la grande dame s’effrite, la concurrence fait peu à peu flancher le capital de la reine. Elle
considère qu’elle n’a plus que deux enfants, ces deux derniers font tout pour se refiler la garde de leur mère.

Entre manipulation, orgueil & émotions, Tom Lanoye nous dresse le portrait de cette dame, prête à tout pour pousser ses trois fils à la couvrir d’amour. Une sorte de jeu partial où elle cherche à savoir lequel de ses fils serait prêt à tout pour rafler le jackpot de l’héritage familial. Le jeu est vicieux, mais il est question d’amour, l’amour est-il plus fort que la division d’un capital mondial familial? La pièce nous pousse au questionnement, jusqu’où sont-ils prêts à aller pour repartir avec la plus grande partie du gros lot? La mère les interroge : « Jusqu’où tu m’aimes pour diviser mon capital? » Les personnalités de chaque enfant se dévoilent au fur et à mesure de la pièce, les réponses ne vont pas dans le sens de ce que la mère attend, plus le temps passe, plus les réponses des enfants tombent comme un couperet, elle se sent de plus en plus seule et dépourvue de l’amour de sa progéniture.

Une quantité de questions intra-familiales sensibles mises en lumière à la sauce shakespearienne enrichie par la plume Lanoye.
Superbe, Tom Lanoye nous épate toujours autant, au vestiaire, j’entends une dame dire fièrement « ÇA, c’est du théâtre! » Cette petite parenthèse dans une semaine hivernale nous ramène au cœur d’un foyer où on aurait envie de leur dire, mais quand est-ce
que vous allez arrêter de vous comparer, bordel!

Christine Paquet

Commentaires