Comme il est de coutume, désormais, voici l’avis d’une spectatrice sur l’un de nos spectacles!
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Le réserviste : sentinelle de notre humanité
Tiens, voilà que j’y retourne au théâtre, je semble y prendre goût… Cette fois, rendez-vous au « Studio », proximité et ambiance feutrée, voilà qui n’est pas pour me déplaire. Chaleureusement accueilli par les comédiens, on nous lance un « Installez-vous sur la scène, prenez des coussins ou des chaises… y en aura pour tout le monde »… D’accord, d’accord, pourquoi pas ? On s’installe, on se parle, on cherche sa place et on se pousse un peu pour finalement s’y sentir bien… Voilà, les acteurs, c’est nous ! Générations confondues, tous installés comme à la maison. Il flotte ici un doux parfum de théâtre-action mais on ignore encore à quelle sauce on va être mangé.

Puis ça débute. Comme l’aurait dit Coluche, « C’est l’histoire d’un mec… » Un mec qui perd pied, un mec « en crise », un malade du système qui tente apparemment de préserver ce qui fait sens dans sa vie. Qui refuse tout net de se faire enrôler dans des aventures professionnelles qui ne sont pas les siennes. C’est l’histoire d’un mec, narrée tour à tour par trois comédiens, naufragé de la vie et écœuré des boulots qu’on lui propose, des contraintes qu’on lui impose sur un marché de l’emploi saturé où, de toute façon, il n’y a pas de place pour tout le monde… Où il faut payer de son sang et de son âme pour s’insérer, avoir sa place et la garder… Alors, ce mec pousse le raisonnement plus loin et conclut qu’il fait partie d’une classe nécessaire au bon fonctionnement de notre modèle néo-libéral : les réservistes ! Joueurs sur la touche, toujours mobilisables au cas où… Les réservistes ; la classe des exclus qui nous tend les bras si nous lâchons prise et qui, érigée en menace, permet d’exiger à peu près tout et n’importe quoi de travailleurs prêts à s’épuiser pour des profits et des rêves qui ne sont pas les leurs…

Et notre mec, il hurle là, face à nous ! Aussi inconfortable que soit sa condition, teintée d’une culpabilité dévastatrice et d’un sentiment d’impuissance, il ne veut pas se soumettre, il ne veut pas se perdre ! Lui se déstructure, faute de ne pas trouver sa place, tandis que les gens d’en face, les « insérés », les travailleurs, le stigmatisent mais ne rêvent que d’arrêter eux aussi leur course folle et de se poser, d’avoir le temps, de profiter de la vie…

Nous sommes eux, ils sont nous… Et nous aussi, spectateurs, changeons de camp. Nous voilà invités par le metteur en scène à nous asseoir dans les gradins. On n’y échappe pas. Ici, en face, le mal être est partout. D’un côté de l’échiquier avec des menace d’exclusion, de sournoises maladies professionnelles, de burn-out, de délocalisations et, de l’autre avec des risques de grande précarité voire de misère. Nous évoluons à flux tendu. C’est ce que nous explique un « invité », chercheur en sciences humaines, qui nous éclaire sur le sens du mot travail à travers les âges et sur la kyrielle de maux qui touchent un nombre croissant de travailleurs. Le propos est scientifique, historique, étayé… Cette pause didactique nous invite à une remise en question de nos valeurs, de nos conceptions et qui sait à faire débat sur de nouvelles structures sociales dans un futur peut-être pas si lointain où la technologie occupera l’avant-scène du monde du travail.

Mais l’histoire de ce mec continue. Il trouve une issue et semble vivoter… Ce mec, je le connaissais déjà. Cet inadapté, ce naïf ou ce « parasite », c’est un peu moi, un peu vous… Je l’ai rencontré mille fois ! Il a fait remonter pas mal de mes angoisses mais les a aussi curieusement apaisées. Ce mec a mis des mots sur mes maux. Je lui suis redevable, je le quitte avec tendresse… Son univers m’attend dehors. Mais maintenant, j’ai les neurones bien aérés. Je quitte le théâtre un poil plus lucide qu’une heure et demie auparavant. Moins seule aussi. Merci à lui.

Sandra Janssens

Photo: Alice Piemme

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