Critique de spectateur: Cahier d’un retour au pays natal

Pour ouvrir le débat, pour sortir de l’avis avisé de la critique professionnelle, nous avons demandé à quelques-uns de nos spectateurs de nous livrer, par l’écrit, leurs impressions nuancées sur nos différents spectacles.
C’est forcément subjectif et nous ne partageons pas nécessairement l’avis exprimé.
D’autres plumes, d’autres regards se relaieront sur nos prochains spectacles.
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La révolution avec un sourire

Ce spectacle, c’est Lola, la meuf canon de la classe dont tout les mecs rêvent qu’elle se balade à leur bras dans la rue. Elle est belle, drôle, intelligente, elle fait de l’esprit, elle a de la dérision, du vécu, elle en a sous le casque et elle sait l’exprimer. Le truc avec un tel avion de chasse, c’est que tu te dis que t’as aucune chance. C’est pas le genre de fille que t’aborde d’un clin d’œil isolé, d’un torse musclé ou d’une référence empruntée au copain intello. Pourtant elle aime les hommes, en croque régulièrement mais faut pas s’y prendre par dessus la jambe, vieux. Si tu veux te taper Lola, tu joues des coudes, tu te décarcasses, tu l’écoutes, même si tu piges rien à ce qu’elle dit. Elle va se la jouer inaccessible au début, genre t’es « out of her league », pas de panique. Hé ouais, tu croyais quoi ? Qu’elle allait te donner la becquée et que tu te contenterais de te caresser le ventre en lui léchant le bout des doigts ? Elle fait son show et toi, tu acquiesces, tu t’accroches et t’attends que la magie opère. Fais moi confiance, si elle en vaut la peine, la magie finit toujours par opérer. Sinon, c’est pas une vraie Lola.

Quelques caisses et planches en bois, des briques, du sable. L’aube et le corps se dévoilent. Place à la parole. On saisit pas tout au début mais on sent qu’il y a un truc. C’est comme avec Lola. Soit t’abandonnes face à l’hermétisme apparent, soit t’es un coriace et tu te laisses emporter par la beauté du langage, tout abstrait qu’il soit. C’est à ce moment que tu piges enfin la différence entre le charme et la beauté. La beauté, c’est sous ton nez, ça brille, c’est excitant mais ça ne dure qu’un temps. Le charme, c’est mystérieux, ça rend curieux, ça donne envie de creuser plus loin parce que tu parviens pas à mettre le doigt sur ce qui rend désirable. Et c’est précisément ça qui rend désirable. Le texte d’Aimé Césaire, il est pas vraiment du genre à avoir la paire de nibards la plus parfaite ou la fesse la mieux rebondie du quartier mais il a l’âme la plus pure que tu pourras jamais croiser. Son corps se déplace avec une poésie que tu ne parviens pas à figer, une attitude rare. Césaire possède l’art de matérialiser les sentiments, personnifier les idées, animaliser les éléments. Il possède l’art de rendre les mots vivants. Après lui, tous les mots qui me viennent sont dérisoires comme dirait Patoche.

Voilà, la glace est brisée, Lola a écarté les cuisses, tu pénètres son âme, tu t’éprends d’elle et elle s’éprend de toi en retour. Parce que Césaire est généreux ! Mais celui qui incarne son texte sur scène l’est tout autant. C’est simple, il est pile le texte. Il est le texte. Il en est la photocopie, l’impression 3D. Il est exceptionnellement juste, précis et pourtant, il s’attaque pas à la bête blessée, non. Il chope l’éléphant, le lion ou le monstre à cornes, il le regarde droit dans les yeux et le désosse à mains nues, la gorge déployée.

La sueur perle sur la nuque de Lola, son sein bat contre le tien, tu souhaites cet état éternel. Si Césaire vous lisait au travers du prisme de son génie, il raconterait l’amour et son partage. Il raconterait la négritude. Il raconterait l’aube. Il raconterait l’humanité.

Un discours puissant dans des mots soyeux. L’ambivalence entre le message et le ton nous envoie dans les cordes.

Lola à ton bras.
Olivier El Khoury

Date: 8 décembre 2016

Auteur: Théâtre de Namur

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