Invitation au voyage sans bagages
Philip Tirard
"Le Voyage à La Haye" bien porté à la scène par Frédéric Dussenne et Olivier Coyette.
Il y a quelque chose de bouleversant dans la
manière précautionneuse mais décidée avec laquelle Frédéric Dussenne
arpente le plateau, comme un grand malade farouchement attaché à ce qui
lui reste de vie et de joie. Son personnage a réellement existé. Dans
"Le Voyage à La Haye", Jean-Luc Lagarce raconte à la première personne
ce qu'il sait être son dernier séjour à l'étranger. Atteint du sida, il
mourra quelques mois après avoir écrit ce récit, laissant une oeuvre
dont on redécouvre aujourd'hui l'importance. C'est d'ailleurs
pour la faire mieux connaître, ainsi que la personnalité de son auteur,
homme de théâtre complet, qu'Olivier Coyette et Frédéric Dussenne ont
voulu porter ce texte à la scène. Mission accomplie puisque ce
spectacle - qui s'inscrit dans le programme de "2007 - Année Lagarce"
(http://www.lagarce.net) - se donne dix fois au Grand Manège de Namur,
puis sera dans la petite salle du Public pendant six semaines, de la
mi-novembre à la fin décembre. Portrait d'un homme de théâtre
donc. Metteur en scène, écrivain, chef de troupe, éditeur, Jean-Luc
Lagarce (1957-1995) fit toute sa "carrière" en province, à partir de
Besançon, où ce fils d'ouvrier avait effectué ses études de philosophie
tout en suivant les cours du Conservatoire de Région d'Art dramatique.
Homosexuel discret, il apprend sa séropositivité en 1988 et succombe
après sept ans de combat avec la maladie. Entre 1981 et 1995, il
a écrit vingt-quatre pièces et réalisé vingt mises en scène. En 1992,
il avait aussi fondé une maison d'édition vouée au théâtre, Les
Solitaires intempestifs. Autobiographie et partage Cette
fulgurante et féconde destinée apparaît en filigrane du "Voyage à La
Haye", mais n'en constitue nullement la matière essentielle. Très
judicieusement catalogué comme "récit", ce texte relate la marche vers
la solitude et vers le grand inconnu d'un homme que la mort atteint
trop jeune. Nimbé d'ironie compatissante et de mélancolie pour ce qu'il
ne sera pas, il se veut encore célébration de la conscience et de la
vie. Frédéric Dussenne a su trouver le ton juste, de l'humour en
demi-teintes jusqu'aux accents d'émotion les plus vrais, pour faire
partager les états contradictoires que traverse son "personnage". On
songe à Tchekhov, à Duras, voire parfois à Koltès. Il épouse avec un
réel bonheur le phrasé d'une simplicité soigneusement composée par
lequel Lagarce permet au spectateur d'entrer dans l'intimité de son
drame, loin de tout exhibitionnisme. Le metteur en scène Olivier
Coyette et le scénographe Fabien Teigné ont fourni à l'acteur une
machine à jouer à la fois complexe, allusive et très lisible. Scindé en
deux comme la réalité du personnage, le plateau donne à voir d'un côté
les espaces publics et de l'autre l'univers de la chambre d'hôtel puis
de l'hôpital. En parfait unisson avec le texte, le spectacle
dégage une dominante où l'affirmation du moment présent triomphe de la
tristesse. Dans la lucidité, l'apaisement et la réconciliation avec
notre finitude, "Le Voyage à La Haye" nous enjoint sans forfanterie de
vivre chaque jour comme si c'était le dernier... Namur,
Grand Manège, jusqu'au 21 octobre. Tél. 081.226.026. Puis au Public à
Bruxelles, Petite salle, du 14 novembre au 31 décembre. Tél.
0800.944.44.
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